L'homosexualité
aujourd'hui
L'homosexualité a été au
fil des siècles tour à tour tolérée, interdite, condamnée et réprimée. Puis,
sortant de la clandestinité ou des cercles confidentiels dans lesquels elle
était confinée, la communauté homosexuelle s'est faite de plus en plus visible
à partir de la révolution sexuelle des années 1960. Elle se montre désormais
revendicatrice, s'affichant chaque année pendant des gays pride aux quatre
coins du monde, tandis que certains de ses choix esthétiques se retrouvent à
l'avant-garde des modes. Aujourd'hui, alors que le thème du « droit à la
différence » fait l'objet d'une adhésion massive dans la plupart des sociétés
occidentales, les homosexuels sont de plus en plus nombreux à combattre pour la
reconnaissance de leurs droits, notamment en matière juridique.
Tolérance et répression
Admises dans la Grèce
antique, où elles étaient considérées comme un véritable rite initiatique, puis
tolérées au début de l'Empire romain, les pratiques homosexuelles ont été peu à
peu réprimées jusqu'à leur condamnation par les dirigeants religieux ou
politiques.
Un rite initiatique dans la
Grèce antique
Les témoignages écrits ou
iconographiques qui ont survécu au temps attestent que l'homosexualité était
répandue dans les sociétés archaïques ou antiques. Dans la Grèce antique, elle
concerne surtout l'élite. Les homosexuels sont en fait des bisexuels, et
l'amour avec une personne du même sexe n'est jugé répréhensible que dans le cas
où le partenaire est issu d'une classe inférieure, s'il s'agit d'un esclave,
par exemple.
Les pratiques homosexuelles
apparaissent également comme des rites initiatiques participant d'un lien entre
maître et disciple. Quatre siècles av. J.-C., l'historien Éphore, et Strabon
cinq siècles plus tard, évoquent des mythes selon lesquels des hommes viennent
enlever des garçons à leur famille et les emmènent dans les forêts, où ils les
gardent pour en faire des hommes. L'apprentissage dure deux mois, au cours
desquels il y a pénétration anale. Les familles feignent de résister mais
acceptent, car c'est un honneur de voir choisi un de leurs fils. La famille à
laquelle aucune avance de la sorte n'a été faite se couvre de honte.
Mais attention : dans la
société grecque, on peut être bisexuel mais pas « folle ». On se moque
volontiers des homosexuels efféminés qu'on appelle vulgairement les «
culs-larges ». Quant à l'homosexualité féminine, les témoignages de cette
époque y font peu allusion, à l'exception de quelques références aux mœurs de certaines courtisanes, et les
poèmes de Sappho, vers le Vie siècle av. J.-C. On parle d'ailleurs toujours de
saphisme pour désigner l'homosexualité féminine, ou de lesbianisme, mot qui
vient de Lesbos, île où est née la poétesse.
Le Banquet de Platon
Le Banquet de Platon,
dialogue philosophique qui a pour thème l'amour, permet de mieux comprendre les
mœurs bisexuelles
d'usage à Athènes. On y retrouve, à travers une pédérastie idéalisée par
l'élite intellectuelle de la Cité, l'idée du rite initiatique, développée
notamment par l'un des protagonistes, Pausanias. Ce dernier décrit deux types
d'amour : il y a le vulgaire, inspiré par Aphrodite, qui consiste à aimer plus
les corps que les âmes, et l'amour céleste inspiré par Aphrodite-Uranie (déesse
de la Science, de la Sagesse et de l'Amour idéal) à des hommes distingués qui
se dévouent pour le bien-être et l'éducation des jeunes garçons. Dans l'un des
passages les plus célèbres du Banquet, le philosophe Aristophane évoque sa
thèse des moitiés. Avant que les dieux ne décident de les couper en deux dans
un accès de colère, les êtres humains étaient doubles. Il existait des doubles homme-homme, femme-femme et homme-femme. Le destin
de chaque humain est donc de passer sa vie à la recherche de sa moitié
manquante… quel qu'en soit le sexe.
Les contradictions romaines
Dans la Rome antique aussi,
il existe une homosexualité qui prend en fait la forme de bisexualité. L'élite
romaine est mariée. Le rôle de la femme est de tenir la maison et d'élever les
enfants, les courtisanes et les hommes étant réservés pour l'amusement.
«M'ayant surpris, femme, dans un garçon, tu me grondes d'une grosse voix et tu
me dis que toi aussi tu as un derrière», écrit le poète satirique Martial. Si l'homosexualité
masculine est admise, quand elle est pratiquée avec des esclaves, le
lesbianisme est au contraire très mal accepté. Pour le Romain, le plaisir entre
femmes est une atteinte directe au pouvoir masculin.
Au cœur même du pouvoir, l'homosexualité
est de mise. Ainsi, l'empereur Néron se marie en grande pompe avec son esclave
castré Sporus, et tout son entourage suit son exemple. Cependant, quelques voix
s'élèvent pour fustiger ces pratiques sexuelles. Ainsi, le philosophe Cicéron
condamne l'homosexualité, s'emportant contre les gymnases grecs d'où, selon
lui, elle est issue.
« Le service sexuel est
un délit pour l'homme libre, une nécessité pour l'esclave et un devoir pour
l'affranchi », répond un avocat à Sénèque qui réprouve également l'inversion.
Au fil des siècles, les
lois romaines vont peu à peu faire de l'homosexualité un délit. Ainsi, la Lex
scatina de 226 punit d'une amende l'amour entre deux hommes libres. En 342,
sous le règne des empereurs Constant Ier et Constance II, les homosexuels
«passifs» sont punis du bûcher. En 390, l'empereur Théodose rejette
officiellement l'homosexualité, une « infamie qui condamne le corps viril,
transformé en corps féminin, à subir les pratiques réservées à l'autre sexe ».
Au VIe siècle, les lois se
font plus sévères encore. À la suite des guerres, des catastrophes naturelles
et des épidémies, la population décroît de manière alarmante. L'espérance de
vie est alors de 25 ans. Un quart de la population seulement dépasse 50 ans.
Les spécialistes estiment alors que pour inverser la tendance, une femme doit
avoir cinq enfants. Dans ce contexte, l'homosexualité devient une menace pour
la société tout entière, car c'est tout le peuplement de l'Empire qui peut
pâtir de telles pratiques sexuelles. En 553, l'empereur byzantin Justinien
punit tout acte homosexuel de bûcher et de castration. Avec l'avènement du
christianisme, qui réprouve cette sexualité qui n'a pas la procréation pour
but, les lois vont encore se durcir.
Quand le crime devient
maladie
Désormais, les pratiques
homosexuelles sont considérées comme un péché, une perversion qu'il faut
condamner. Les périodes de tolérance se succèdent au fil des siècles mais les
lois veillent toujours. Ainsi, sous l'Inquisition, les personnes coupables
d'inversion sont considérées comme hérétiques, et finissent souvent sur le
bûcher.
En 1869, un médecin
hongrois invente le mot « homosexuel ». Le problème est désormais considéré
sous un aspect « identitaire » (il s'agit d'une identité considérée comme
déviante ou anormale) plutôt que comportemental. Désormais, on considère
l'homosexualité comme une maladie plutôt que comme un crime, maladie que l'on
essaye de « soigner » par des traitements radicaux tels que les chocs
électriques, la lobotomie, ou même la castration. Tandis que les médecins
tentent d'expliquer cette forme de sexualité en isolant une cause biologique
(certains mettant en cause le système hormonal, la forme du cerveau, la
longueur des doigts et plus récemment les gènes), la psychanalyse se penche sur
le vécu des homosexuels, esquissant des schémas familiaux (père absent, mère
castratrice) susceptibles de provoquer cette «perversion».
Jusqu'en 1983,
l'homosexualité était répertoriée par l'Organisation mondiale de la Santé (OMS)
parmi les maladies mentales.
Sodome et Gomorrhe
Sodome et Gomorrhe étaient
deux villes cananéennes qui furent détruites par un séisme au XIXe siècle av.
J.-C. Selon la Bible, toutes les licences sexuelles étaient permises au sein de
ces cités où l'on n'hésitait pas à s'adonner à la sodomie et à la zoophilie.
Ayant sombré dans la débauche, ses habitants provoquèrent la colère divine et
furent ensevelis sous la lave.
Au Moyen Age, le mot «
sodomie » évoque non seulement la pénétration anale mais aussi la zoophilie.
Aujourd'hui, l'expression reste usitée pour qualifier surtout l'homosexualité
masculine.
Une communauté militante
Dans le Paris de
l'entre-deux-guerres, ouvert à toutes les influences et à toutes les
innovations culturelles et artistiques, l'homosexualité a trouvé une première
forme de reconnaissance. Persécutée pendant la Seconde Guerre mondiale, la
communauté homosexuelle s'est ensuite structurée tant bien que mal, profitant
des événements de mai 1968 et de la libération sexuelle. Soudés par l'épidémie
du sida, qui a correspondu avec l'affirmation des associations homosexuelles
sur la scène publique, les homosexuels français ont âprement lutté pour le
PACS, adopté en 1999.
Les Années folles
Entre les deux guerres,
Paris est l'un des grands centres culturels de l'Europe. Autour d'artistes
français comme Jean Cocteau, on retrouve de nombreux artistes étrangers tels
les peintres Pablo Picasso ou Modigliani et des écrivains américains, comme
Ernest Hemingway ou Henry Miller qui font escale dans la capitale. Plusieurs
femmes font partie de cette intelligentsia, comme l'écrivain Gertrude Stein et
sa compagne Alice B. Toklas. Rue de l'Odéon, Sylvia Beach ouvre la librairie
anglo-saxonne Shakespeare and Company, non loin de la Maison des amis des
livres, tenue par Adrienne Monnier, qui éditera Ulysse, de James Joyce.
Un mouvement féminisme
s'amorce pendant ces Années folles, intimement lié à l'émergence du mouvement
homosexuel. Outre les salons littéraires qui se tiennent à la librairie
Shakespeare and Company ou dans le cadre de la Maison des amis des livres, de
nombreux cabarets sont ouverts et parmi eux plusieurs lieux homosexuels, qui
servent de lieux de rencontre mais qui accueillent aussi des débats ou des
soirées philosophiques.
La répression nazie
Dès son installation en
1933, le régime nazi s'en prend aux homosexuels. La répression touche surtout
Berlin, réputée comme l'une des capitales homosexuelles de l'Europe. Les boîtes
de nuit, les cafés, les lieux de rencontres gays sont fermés, et de nombreux
homosexuels sont incarcérés ou déportés vers les premiers camps de
concentration qui ouvrent le 8 mars 1933.
Durant la guerre, le régime
nazi exclut les homosexuels de l'armée ou l'administration, les exécutions
sommaires se multiplient et les déportations s'intensifient. L'objectif des
nazis n'est pas d'exterminer les homosexuels, comme c'est le cas pour les
autres minorités. Il s'agit plutôt de les rendre hétérosexuels par le chantage,
la coercition et plus tard les expériences médicales comme les électrochocs
pratiqués afin de détourner les victimes de leur «perversion».
En 1943, Heinrich Himmler
autorise les commandants de camp à pratiquer des castrations sur les déportés
homosexuels. Ces derniers sont par ailleurs contraints de porter un triangle
rose inversé qui deviendra plus tard l'un des signes emblématiques de la
communauté homosexuelle.
L'histoire a mis du temps à
se pencher sur le sort des minorités homosexuelles, comme sur les persécutions
commises à l'encontre des tziganes, des francs-maçons ou des handicapés
mentaux. Les faits et les chiffres restent pour cela très difficiles à
vérifier. Aujourd'hui, de nombreuses associations participent à ce travail de
mémoire. 100 000 homosexuels ont été incarcérés ou déportés sous le régime nazi
de 1933 à 1945 selon le United States Holocaust Memorial de Washington, et 10 à
15 000 d'entre eux ont péri dans les prisons et les camps. Certaines sources
font même état de 50 000 morts en treize ans.
La reconnaissance des
persécutions dont ont été victimes les groupes autres que les Juifs commence
enfin : l'Organisation internationale des migrations (OIM), en Suisse, a été
désignée en décembre 2000 pour mettre en œuvre un programme d'indemnisations
destiné à ces victimes.
Une communauté qui sort de
la clandestinité
Les événements de mai 1968
marquent un profond changement dans les mentalités françaises. La libération
sexuelle bat son plein. Le Mouvement de libération de la femme (MLF) prend son
essor et le radicalisme féministe inspire l'activisme gay. Les femmes du MLF
font office de modèle pour le Front homosexuel d'action révolutionnaire (FHAR).
On assiste aux premiers « coming out » (de l'expression américain « coming out
of the closet », « sortir du placard ») : on n'hésite plus à révéler son
homosexualité.
En 1971, Guy Hocquenghem,
militant gauchiste de Vive la Révolution (VLR), propose de consacrer un numéro
de Tout !, le journal de VLR, à la question
homosexuelle. Le numéro paraît et vaut à Jean-Paul Sartre, son directeur de la
publication, d'être inculpé pour outrage aux bonnes mœurs et pornographie.
Au sein du FHAR, les
tendances s'organisent : on voit s'affirmer notamment le délirant groupe des
Gazolines, une douzaine de travestis et transsexuels adeptes de la dérision et
l'outrance. Des années FHAR, on retient l'émergence d'une communauté qui sort
de la semi-clandestinité.
Les gay pride
Dans la nuit du 28 au 29
juin 1969, la police de New York fait une descente dans un bar gay, le
Stonewall Inn sur Christopher Street, dans Greenwich Village, arguant d'une
violation sur la loi sur les alcools. Les clients se rebellent et l'opération
tourne à l'émeute. La légende veut que les homosexuels sur place étaient en
train de pleurer la mort de Judy Garland, héroïne du Magicien d'Oz, film culte
homosexuel : la chanson thème du Magicien d'Oz, Somewhere over the Rainbow,
devient l'hymne des échauffourées qui vont durer deux jours et deux nuits.
C'est le souvenir de ces
émeutes qui est célébré tous les ans lors de la Lesbian and Gay Pride fondée en
juin 1970 à New York, un an après les faits (le premier défilé a eu lieu à
Paris en 1977). En 1999, le trentième anniversaire de Stonewall a donné lieu à
de nombreuses célébrations à travers le monde, centrées autour de la lutte pour
la reconnaissance des droits des gays et des lesbiennes.
Du sida au PACS
Aux débuts des années 1980,
le sida fait des ravages dans la communauté homosexuelle. Avec l'épidémie, le
discours homophobe se renouvelle et se fait virulent au sein de l'extrême
droite, de certaines franges des Eglises, ou encore d'associations pour la
défense des valeurs traditionnelles. La communauté homosexuelle française se
mobilise, prenant une nouvelle fois exemple sur les Etats-Unis qui ont très
vite pratiqué la prévention, militant pour l'usage de préservatifs. Après Aides
est fondée l'association Arcat Sida, ainsi que de nombreuses associations
d'aide aux malades. Deux ans après la création d'Act Up à New York, Act Up
Paris commence ses actions radicales en 1989.
Dans le même temps, la
communauté homosexuelle milite pour obtenir des droits égaux à ceux des
hétérosexuels, et en particulier pour un contrat social qui pourrait donner des
droits aux conjoints homosexuels. L'épidémie de sida contribue à renforcer le
souhait d'un tel contrat social pour protéger les homosexuels ayant perdu leurs
conjoints. Esquissé dans le programme de François Mitterrand à la veille de
l'élection présidentielle de 1981, le contrat d'union sociale (CUS) va mettre
de nombreuses années à éclore (sous le nom de PACS).
Un projet de loi est soumis
au Parlement le 9 octobre 1998 par le gouvernement socialiste de Lionel Jospin.
Profitant de l'absence de nombreux députés socialistes, l'opposition vote une
motion de rejet qui soulève l'indignation autant dans la majorité qu'auprès des
associations homosexuelles ou de lutte contre le sida. Le projet de loi sera
finalement voté le 13 octobre 1999. Le PACS (pacte civil de solidarité) est né.
Il permet notamment à ceux qui l'ont signé (qu'ils soient homosexuels ou
hétérosexuels) de pouvoir faire une déclaration fiscale commune trois ans après
avoir conclu un PACS. Le texte institue en outre un régime spécial pour les
droits de succession, dont le montant est réduit par rapport au droit commun,
tout en restant supérieur à celui qui s'applique dans les successions entre
personnes mariées.
Le PACS va susciter de
nombreux débats dans le pays plutôt divisé sur la question. Le 31 janvier 1999,
une manifestation anti-PACS rassemble 100 000 personnes. Des élus des partis de
droite et d'extrême droite y côtoient des associations religieuses ou militant
pour la défense de la « famille traditionnelle ».
28 000 couples ont conclu
un PACS un an après l'application de la loi en novembre 1999. La part des
unions homosexuelles n'est pas connue, en raison de la confidentialité voulue
par la loi.
Les représentations
Des bas-reliefs de la Grèce
antique aux photos provocatrices de Robert Mappelthorpe, des écrits de Gide aux
films d'Almodóvar, les arts ont donné de nombreuses représentations de
l'homosexualité, jusqu'à devenir au XXe siècle de véritables instruments de
revendication.
Homosexualité et
littérature
L'émergence d'une
littérature homosexuelle est tardive. En effet, pendant plusieurs siècles, le
thème de l'homosexualité n'est abordé que de manière allusive et détournée, et
l'œuvre de
Sade sera la première, au XVIIIe siècle, à faire l'apologie de la sodomie
comme une des formes privilégiées de transgression dans la Philosophie dans le
boudoir. Ce n'est qu'à la fin du XIXe siècle, dans le Paris de la Belle Epoque
où la morale se fait plus tolérante, que des écrivains peuvent s'affirmer
homosexuels, comme Jean Lorrain, ou traiter des amours saphiques sous un jour
ludique, comme Colette dans sa série des Claudine.
Cependant, beaucoup
d'écrivains continuent de taire leurs préférences sexuelles, même si certains
d'entre eux introduisent des personnages homosexuels dans leur œuvre, comme Marcel Proust dans À la
recherche du temps perdu, ou encore Thomas Mann dans la Mort à Venise (1912).
Plus tard, André Gide fera scandale avec Corydon (1911-1924), véritable
apologie de l'homosexualité, tout comme Roger Peyrefitte, qui évoque
immédiatement après la Seconde Guerre mondiale dans les Amitiés particulières
les passions qui se nouent dans le cadre d'un collège de garçons.
Durant les années 1950,
l'homosexualité ne se lit plus entre les lignes. L'un des meilleurs témoins en
est Jean Genet, longtemps emprisonné pour vol, qui fait de son homosexualité
revendiquée l'un des éléments de la transgression qu'il incarne. À la même
évoque, le Japonais Mishima publie les Amours interdites (1951-1953),
l'écrivain noir américain homosexuel James Baldwin connaît un grand succès avec
la Chambre de Giovanni (1955), alors que Truman Capote avait fait scandale
quelques années auparavant avec les Domaines hantés (1948). Patricia Highsmith
utilise un pseudonyme (Claire Morgan) pour publier Carol (d'abord appelé The
Price of Salt en 1952), un roman d'amour lesbien, l'un des premiers à se
terminer par un « happy end ». Ce premier jalon est suivi notamment de Molly
Mélo (Rubyfruit Jungle) de Rita Mae Brown, des polars de Sandra Scoppettone qui
mettent en scène la détective Lauren Laurano, et des romans ambigus de la
Britannique Jeanette Winterson (Les oranges ne sont pas les seuls fruits).
À partir des années 1970,
on peut parler, avec Yves Navarre, Renaud Camus ou encore Dominique Fernandez,
de l'émergence d'une véritable littérature homosexuelle en France, à laquelle
l'épidémie du sida, dans la décennie suivante, donnera une nouvelle orientation
: l'œuvre d'Hervé Guibert, qui témoigne de l'évolution de sa maladie, en est
l'exemple le plus célèbre.
Le déshonneur d'Oscar Wilde
Le 30 novembre 1900, Oscar
Wilde, atteint d'une méningite, meurt à Paris à l'âge de 46 ans. Adulé dans son
pays quelques années auparavant, l'écrivain et dramaturge britannique a fini sa
vie seul et déshonoré. Marié en 1884 et père de deux enfants, l'auteur du
Portrait de Dorian Gray est tombé amoureux de l'impétueux Lord Alfred Douglas
dit Bosie, dernier fils du marquis de Queensberry. Bosie fait découvrir à Oscar
Wilde le milieu ouvrier londonien qu'il affectionne. Les deux hommes y
rencontrent des amants de passage. Bosie se vante auprès de son père d'entretenir
une relation avec l'écrivain le plus célèbre du moment. Accusé de « sodomite »
(sic), Oscar Wilde, poussé par Bosie, porte plainte pour diffamation.
L'homosexualité étant réprimée, la plainte se retourne contre lui, car de
nombreux témoignages de prostitués confirment les allégations du marquis de
Queensberry.
En mai 1895, Oscar Wilde
est condamné à deux ans de travaux forcés, qu'il effectuera à la prison de
Reading. Il y écrira De Profundis. À sa libération, en 1897, il se réfugie en
France où il écrit la Ballade de la geôle de Reading. Le 30 décembre 2000, lors
du centième anniversaire de sa mort, de nombreuses célébrations ont été
organisées au Royaume-Uni. Le gouvernement britannique a préféré rester à
l'écart.
Des symboles à la quête
identitaire
Peu de recherches ont été
effectuées sur l'art et l'homosexualité. Les premiers à s'intéresser au sujet
furent les universitaires nord-américains. De Vancouver à New York, les Gay and
Lesbian Studies permettent d'avoir un meilleur éclairage sur les représentations
de l'homosexualité dans les arts.
Dès l'Antiquité, des scènes
homosexuelles apparaissent dans les sculptures ou les fresques se résumant pour
la plupart à des illustrations érotiques. Au Moyen Age, des sculptures de
chapiteaux s'inspirant de la mythologie antique reproduisent
parfois des scènes homosexuelles, comme l'enlèvement de Ganymède par Zeus.
L'homosexualité féminine
est représentée également dans la peinture de la Renaissance (voir le Jupiter
et Calixte de Rubens, où le fils de Saturne est métamorphosé en femme) comme
dans celle du XXe siècle avec des œuvres d'Egon Schiele (Couple
d'amantes, 1914) ou Tamara de Lempicka (les Deux Amies, 1923). L'homosexualité
masculine, pour sa part, présente un aspect allusif dans les sculptures de la
Renaissance, influencées par l'esthétique de la Grèce antique, qui glorifient
les jeunes éphèbes (par exemple le David de Michel-Ange).
Après plusieurs siècles où
la thématique homosexuelle n'était que suggérée, le plus souvent au travers de
scènes mythologiques, ce n'est que dans la seconde moitié du XXe siècle que les
artistes gays ont pu s'exprimer sans contrainte. Parmi eux, le peintre Keith
Haring et Robert Mapplethorpe, connu pour ses photographies de nus masculins.
Le cinéma, entre morale et
mode
Le premier à montrer un
personnage explicitement lesbien au cinéma fut G. W. Pabst. Dans son Pandora
Box (1929), Louise Brooks attire les hommes comme les femmes. L'actrice écrivit
que Pabst l'avait sans doute choisie pour le rôle parce que des rumeurs de son
lesbianisme étaient arrivées avec elle à Hollywood.
Le cinéma américain a
longtemps utilisé les homosexuels pour en rire, ou représenté l'homosexualité
comme un vice ou comme un mode de vie conduisant nécessairement à la mort
(Children Hour avec Shirley McLaine). Puis il s'y est véritablement intéressé
au travers du sida. Philadelphia de Jonathan Demme, en 1993, raconte l'histoire
d'un avocat séropositif (Tom Hanks) qui lutte pour sa réintégration au sein de
son cabinet.
Depuis quelques années, les
majors, surfant sur l'air du temps, ont emboîté le pas au cinéma indépendant
qui a toujours accordé une grande place aux minorités, et notamment aux
homosexuels. Désormais, il est devenu fréquent que les grosses productions
comportent un personnage gay, généralement le (ou la) meilleur(e) ami(e) d'un
des héros (le Mariage de mon meilleur ami de P. J. Hogan). Une tendance
également suivie à la télévision : quasiment toutes les séries à succès comme
Urgences, Friends ou Sex and the City ont ou ont eu un personnage récurrent
homosexuel, quand les héros n'appartiennent pas eux-mêmes à la communauté gay
(Ellen ou Will and Grace).
En Europe, des films comme
Mort à Venise de Luchino Visconti ou les œuvres de Pier Paolo Pasolini servent
de référence dans les années 1960. Depuis le milieu des années 1980, les films
de l'Espagnol Pedro Almodóvar sont des œuvres cultes pour la communauté gay
et lesbienne. Le cinéma français continue pour sa part de traiter de
l'homosexualité essentiellement sous la forme de la comédie, depuis la Cage aux
folles jusqu'à Pédale douce de Gabriel Aghion, en passant par Gazon maudit de
Josiane Balasko.
Pier Paolo Pasolini
Dès son premier film,
Accatone, en 1961, Pier Paolo Pasolini va plus loin que le néo-réalisme italien
et façonne un discours cru pour étayer sa réflexion sur le genre humain. De la
sexualité, il fait l'un des thèmes de sa démonstration. Dans Théorème, en 1968,
Terence Stamp pénètre dans un foyer et séduit le père, la mère, le garçon, la
fille et la femme de chambre. Pour cette œuvre d'une rare violence
psychologique, Pier Paolo Pasolini sera arrêté, jugé et finalement relaxé.
En 1975, quelques mois
après avoir achevé Salo ou les 120 journée de Sodome tiré de l'œuvre du marquis de Sade, le cinéaste
italien est retrouvé battu à mort sur une plage d'Ostie dans la banlieue de
Rome. Selon les conclusions de la police, Pier Paolo Pasolini aurait été tué
par un jeune prostitué à qui il faisait des avances, mais, 25 ans plus tard,
les circonstances de sa mort demeurent mystérieuses.
La planète homosexuelle
Du mariage homosexuel aux
Pays-Bas aux lois qui répriment l'homosexualité aux Etats-Unis, de la
législation sud-africaine réprimant la discrimination aux insultes et aux
menaces proférées par le chef de l'État au Zimbabwe, la planète réserve un sort
contrasté aux homosexuels.
L'Europe en marche
L'Union européenne se
soucie des droits des gays et des lesbiennes. À la suite d'un rapport de la
députée écologiste allemande Claudia Roth, le Parlement européen a adopté, le 8
février 1994, une résolution visant à abolir les inégalités de traitement
fondées sur l'orientation sexuelle. Le congrès de Nice, en décembre 2000, a
également vu l'adoption par les États-membres d'une charte des droits prenant
en compte les revendications des homosexuels (qui réclament les mêmes droits
que les hétérosexuels, notamment en matière de mariage et de fiscalité).
Pour l'heure, il n'existe
pas de législation européenne homogène concernant les droits des homosexuels.
Ainsi, dans de nombreux pays européens, l'âge de consentement aux rapports
sexuels (âge en deçà duquel il est considéré que les rapports sont illégaux, et
donc passibles de sanctions) n'est pas le même pour les hétérosexuels et les
homosexuels. Au Royaume-Uni, par exemple, l'âge de consentement a été pendant
longtemps de 16 ans pour les hétérosexuels et de 21 pour les homosexuels. Il
est passé à 18 ans pour ces derniers en 1994, puis a finalement été abaissé à
16 ans le 30 novembre 2000. Dans ce pays, cependant, la section 28 est toujours
en vigueur : elle interdit aux administrations et notamment aux écoles de
présenter l'homosexualité sous un jour positif ou comme un modèle familial
acceptable.
Les Pays-Bas, pour leur
part, ont autorisé le 19 décembre dernier le mariage entre homosexuels. Dans le
même temps, le Parlement a admis l'adoption d'enfants par des couples de même
sexe. Seule restriction : les enfants adoptés seront Néerlandais, afin de ne
pas prendre le risque que les adoptions par des ressortissants néerlandais
d'enfants étrangers ne soient bloquées par leur pays d'origine. Avec ces
nouvelles lois qui entreront en vigueur dès le printemps 2001, les Pays-Bas
deviennent le premier pays du monde à offrir les mêmes droits aux hétérosexuels
et aux homosexuels. Le pays est « talonné » de près par la Suède qui dispose
d'un médiateur chargé des questions homosexuelles, Hans Ytterberg, qui
s'apprête à proposer la même loi sans restriction internationale.
Ces deux pays, considérés
comme précurseurs, sont en tête d'un peloton ouvert aux revendications des
homosexuels depuis vingt ans. Parmi celui-ci, on trouve des pays du Nord (la
Finlande, la Norvège, le Danemark, l'Islande) ou encore la France, ainsi que la
province espagnole de Catalogne, qui ont adopté des formules de contrats d'union
civile.
Malgré ses contrastes,
l'Europe ne souffre pas, dans cette question, d'une réelle division Nord-Sud.
Si le Portugal a vécu sa première Lesbian and Gay Pride à Lisbonne en juin (500
personnes), l'Italie, en revanche, a accueilli en 1999 à Rome (malgré les
protestations de l'Église catholique) la World Pride, qui a rassemblé un
million de personnes.
L'exemple sud africain
En 1994, l'Afrique du Sud
est devenue le premier pays au monde à inclure la protection des homosexuels
dans sa toute nouvelle Constitution. Le président Nelson Mandela entendait
ainsi remercier la communauté homosexuelle d'avoir participé à la lutte contre
l'apartheid. Aujourd'hui, les couples homosexuels peuvent bénéficier d'une
couverture sociale unique, aucune discrimination n'est autorisée dans l'armée,
les partenaires étrangers de citoyens sud-africains peuvent résider de façon
permanente en Afrique du Sud. Les gays et les lesbiennes persécutés dans leurs
pays d'origine ont droit à l'asile politique. Un homosexuel séropositif a été
nommé juge auprès de la Cour d'appel d'Afrique du Sud et une lesbienne notoire
est juge à la haute cour de Pretoria. Cependant, dans la vie quotidienne, les
discriminations restent vives, surtout dans les townships et les zones rurales.
Pays frontalier de
l'Afrique du Sud, le Zimbabwe pratique l'oppression d’état. À l'inverse de son voisin, il
ne protège pas du tout les homosexuels et son président, Robert Mugabe,
multiplie verbalement les attaques homophobes.
Le paradoxe américain
Pionniers en matière de
visibilité et de liberté d'expression, les Etats-Unis sont aussi un pays où
subsiste un puritanisme pur et dur. Parce que les Etats-Unis sont une
fédération, chaque Etat légifère à sa convenance sur les questions liées à
l'homosexualité. Ainsi se côtoient Etats répressifs et Etats « libres », comme
les appelle la National Gay and Lesbian Task Force (NGLTF). Cette association
considère comme libres les Etats qui n'ont pas de sodomy law (loi concernant la
sodomie), ainsi que ceux qui ont une sodomie law que la Cour a jugée
anti-constitutionnelle et inapplicable. Ils sont au nombre de 32. Il existe
donc 18 Etats dans lesquels la loi interdit la sodomie, que ce soit entre
personnes de sexe différent (13 Etats) ou uniquement entre personnes de même
sexe (5 Etats). Dans les textes, le terme « sodomie » inclut souvent les
rapports bucco-génitaux. Les peines encourues par les contrevenants vont de
trente jours d'emprisonnement à la détention à perpétuité.
Si la plupart des Etats
n'appliquent pas ces lois, leur simple existence constitue une menace pour les
gays et les lesbiennes et perpétuent l'idée qu'ils sont des « humains de
seconde zone ». Les militants gays américains demandent par ailleurs que soit
appliquée la loi sur les crimes de haine pour les meurtres commis sur des
homosexuels (et motivés uniquement par leur préférence sexuelle), ce qui
permettrait notamment au FBI (bureau fédéral d'enquêtes) d'intervenir, puisque
les meurtres motivés par la haine seraient considérés comme des crimes au
niveau national et non plus de chaque Etat. Le président Bill Clinton a proposé
la loi à plusieurs reprises au Congrès, qui l'a à
chaque fois rejetée.