L'homosexualité aujourd'hui

L'homosexualité a été au fil des siècles tour à tour tolérée, interdite, condamnée et réprimée. Puis, sortant de la clandestinité ou des cercles confidentiels dans lesquels elle était confinée, la communauté homosexuelle s'est faite de plus en plus visible à partir de la révolution sexuelle des années 1960. Elle se montre désormais revendicatrice, s'affichant chaque année pendant des gays pride aux quatre coins du monde, tandis que certains de ses choix esthétiques se retrouvent à l'avant-garde des modes. Aujourd'hui, alors que le thème du « droit à la différence » fait l'objet d'une adhésion massive dans la plupart des sociétés occidentales, les homosexuels sont de plus en plus nombreux à combattre pour la reconnaissance de leurs droits, notamment en matière juridique.

Tolérance et répression

Admises dans la Grèce antique, où elles étaient considérées comme un véritable rite initiatique, puis tolérées au début de l'Empire romain, les pratiques homosexuelles ont été peu à peu réprimées jusqu'à leur condamnation par les dirigeants religieux ou politiques.

Un rite initiatique dans la Grèce antique

Les témoignages écrits ou iconographiques qui ont survécu au temps attestent que l'homosexualité était répandue dans les sociétés archaïques ou antiques. Dans la Grèce antique, elle concerne surtout l'élite. Les homosexuels sont en fait des bisexuels, et l'amour avec une personne du même sexe n'est jugé répréhensible que dans le cas où le partenaire est issu d'une classe inférieure, s'il s'agit d'un esclave, par exemple.

Les pratiques homosexuelles apparaissent également comme des rites initiatiques participant d'un lien entre maître et disciple. Quatre siècles av. J.-C., l'historien Éphore, et Strabon cinq siècles plus tard, évoquent des mythes selon lesquels des hommes viennent enlever des garçons à leur famille et les emmènent dans les forêts, où ils les gardent pour en faire des hommes. L'apprentissage dure deux mois, au cours desquels il y a pénétration anale. Les familles feignent de résister mais acceptent, car c'est un honneur de voir choisi un de leurs fils. La famille à laquelle aucune avance de la sorte n'a été faite se couvre de honte.

Mais attention : dans la société grecque, on peut être bisexuel mais pas « folle ». On se moque volontiers des homosexuels efféminés qu'on appelle vulgairement les « culs-larges ». Quant à l'homosexualité féminine, les témoignages de cette époque y font peu allusion, à l'exception de quelques références aux mœurs de certaines courtisanes, et les poèmes de Sappho, vers le Vie siècle av. J.-C. On parle d'ailleurs toujours de saphisme pour désigner l'homosexualité féminine, ou de lesbianisme, mot qui vient de Lesbos, île où est née la poétesse.

Le Banquet de Platon

Le Banquet de Platon, dialogue philosophique qui a pour thème l'amour, permet de mieux comprendre les mœurs bisexuelles d'usage à Athènes. On y retrouve, à travers une pédérastie idéalisée par l'élite intellectuelle de la Cité, l'idée du rite initiatique, développée notamment par l'un des protagonistes, Pausanias. Ce dernier décrit deux types d'amour : il y a le vulgaire, inspiré par Aphrodite, qui consiste à aimer plus les corps que les âmes, et l'amour céleste inspiré par Aphrodite-Uranie (déesse de la Science, de la Sagesse et de l'Amour idéal) à des hommes distingués qui se dévouent pour le bien-être et l'éducation des jeunes garçons. Dans l'un des passages les plus célèbres du Banquet, le philosophe Aristophane évoque sa thèse des moitiés. Avant que les dieux ne décident de les couper en deux dans un accès de colère, les êtres humains étaient doubles. Il existait des doubles homme-homme, femme-femme et homme-femme. Le destin de chaque humain est donc de passer sa vie à la recherche de sa moitié manquante quel qu'en soit le sexe.

Les contradictions romaines

Dans la Rome antique aussi, il existe une homosexualité qui prend en fait la forme de bisexualité. L'élite romaine est mariée. Le rôle de la femme est de tenir la maison et d'élever les enfants, les courtisanes et les hommes étant réservés pour l'amusement. «M'ayant surpris, femme, dans un garçon, tu me grondes d'une grosse voix et tu me dis que toi aussi tu as un derrière», écrit le poète satirique Martial. Si l'homosexualité masculine est admise, quand elle est pratiquée avec des esclaves, le lesbianisme est au contraire très mal accepté. Pour le Romain, le plaisir entre femmes est une atteinte directe au pouvoir masculin.

Au cœur même du pouvoir, l'homosexualité est de mise. Ainsi, l'empereur Néron se marie en grande pompe avec son esclave castré Sporus, et tout son entourage suit son exemple. Cependant, quelques voix s'élèvent pour fustiger ces pratiques sexuelles. Ainsi, le philosophe Cicéron condamne l'homosexualité, s'emportant contre les gymnases grecs d'où, selon lui, elle est issue.
« Le service sexuel est un délit pour l'homme libre, une nécessité pour l'esclave et un devoir pour l'affranchi », répond un avocat à Sénèque qui réprouve également l'inversion.

Au fil des siècles, les lois romaines vont peu à peu faire de l'homosexualité un délit. Ainsi, la Lex scatina de 226 punit d'une amende l'amour entre deux hommes libres. En 342, sous le règne des empereurs Constant Ier et Constance II, les homosexuels «passifs» sont punis du bûcher. En 390, l'empereur Théodose rejette officiellement l'homosexualité, une « infamie qui condamne le corps viril, transformé en corps féminin, à subir les pratiques réservées à l'autre sexe ».

Au VIe siècle, les lois se font plus sévères encore. À la suite des guerres, des catastrophes naturelles et des épidémies, la population décroît de manière alarmante. L'espérance de vie est alors de 25 ans. Un quart de la population seulement dépasse 50 ans. Les spécialistes estiment alors que pour inverser la tendance, une femme doit avoir cinq enfants. Dans ce contexte, l'homosexualité devient une menace pour la société tout entière, car c'est tout le peuplement de l'Empire qui peut pâtir de telles pratiques sexuelles. En 553, l'empereur byzantin Justinien punit tout acte homosexuel de bûcher et de castration. Avec l'avènement du christianisme, qui réprouve cette sexualité qui n'a pas la procréation pour but, les lois vont encore se durcir.

Quand le crime devient maladie

Désormais, les pratiques homosexuelles sont considérées comme un péché, une perversion qu'il faut condamner. Les périodes de tolérance se succèdent au fil des siècles mais les lois veillent toujours. Ainsi, sous l'Inquisition, les personnes coupables d'inversion sont considérées comme hérétiques, et finissent souvent sur le bûcher.

En 1869, un médecin hongrois invente le mot « homosexuel ». Le problème est désormais considéré sous un aspect « identitaire » (il s'agit d'une identité considérée comme déviante ou anormale) plutôt que comportemental. Désormais, on considère l'homosexualité comme une maladie plutôt que comme un crime, maladie que l'on essaye de « soigner » par des traitements radicaux tels que les chocs électriques, la lobotomie, ou même la castration. Tandis que les médecins tentent d'expliquer cette forme de sexualité en isolant une cause biologique (certains mettant en cause le système hormonal, la forme du cerveau, la longueur des doigts et plus récemment les gènes), la psychanalyse se penche sur le vécu des homosexuels, esquissant des schémas familiaux (père absent, mère castratrice) susceptibles de provoquer cette «perversion».

Jusqu'en 1983, l'homosexualité était répertoriée par l'Organisation mondiale de la Santé (OMS) parmi les maladies mentales.

Sodome et Gomorrhe

Sodome et Gomorrhe étaient deux villes cananéennes qui furent détruites par un séisme au XIXe siècle av. J.-C. Selon la Bible, toutes les licences sexuelles étaient permises au sein de ces cités où l'on n'hésitait pas à s'adonner à la sodomie et à la zoophilie. Ayant sombré dans la débauche, ses habitants provoquèrent la colère divine et furent ensevelis sous la lave.

Au Moyen Age, le mot « sodomie » évoque non seulement la pénétration anale mais aussi la zoophilie. Aujourd'hui, l'expression reste usitée pour qualifier surtout l'homosexualité masculine.

Une communauté militante

Dans le Paris de l'entre-deux-guerres, ouvert à toutes les influences et à toutes les innovations culturelles et artistiques, l'homosexualité a trouvé une première forme de reconnaissance. Persécutée pendant la Seconde Guerre mondiale, la communauté homosexuelle s'est ensuite structurée tant bien que mal, profitant des événements de mai 1968 et de la libération sexuelle. Soudés par l'épidémie du sida, qui a correspondu avec l'affirmation des associations homosexuelles sur la scène publique, les homosexuels français ont âprement lutté pour le PACS, adopté en 1999.

Les Années folles

Entre les deux guerres, Paris est l'un des grands centres culturels de l'Europe. Autour d'artistes français comme Jean Cocteau, on retrouve de nombreux artistes étrangers tels les peintres Pablo Picasso ou Modigliani et des écrivains américains, comme Ernest Hemingway ou Henry Miller qui font escale dans la capitale. Plusieurs femmes font partie de cette intelligentsia, comme l'écrivain Gertrude Stein et sa compagne Alice B. Toklas. Rue de l'Odéon, Sylvia Beach ouvre la librairie anglo-saxonne Shakespeare and Company, non loin de la Maison des amis des livres, tenue par Adrienne Monnier, qui éditera Ulysse, de James Joyce.

Un mouvement féminisme s'amorce pendant ces Années folles, intimement lié à l'émergence du mouvement homosexuel. Outre les salons littéraires qui se tiennent à la librairie Shakespeare and Company ou dans le cadre de la Maison des amis des livres, de nombreux cabarets sont ouverts et parmi eux plusieurs lieux homosexuels, qui servent de lieux de rencontre mais qui accueillent aussi des débats ou des soirées philosophiques.

La répression nazie

Dès son installation en 1933, le régime nazi s'en prend aux homosexuels. La répression touche surtout Berlin, réputée comme l'une des capitales homosexuelles de l'Europe. Les boîtes de nuit, les cafés, les lieux de rencontres gays sont fermés, et de nombreux homosexuels sont incarcérés ou déportés vers les premiers camps de concentration qui ouvrent le 8 mars 1933.

Durant la guerre, le régime nazi exclut les homosexuels de l'armée ou l'administration, les exécutions sommaires se multiplient et les déportations s'intensifient. L'objectif des nazis n'est pas d'exterminer les homosexuels, comme c'est le cas pour les autres minorités. Il s'agit plutôt de les rendre hétérosexuels par le chantage, la coercition et plus tard les expériences médicales comme les électrochocs pratiqués afin de détourner les victimes de leur «perversion».

En 1943, Heinrich Himmler autorise les commandants de camp à pratiquer des castrations sur les déportés homosexuels. Ces derniers sont par ailleurs contraints de porter un triangle rose inversé qui deviendra plus tard l'un des signes emblématiques de la communauté homosexuelle.

L'histoire a mis du temps à se pencher sur le sort des minorités homosexuelles, comme sur les persécutions commises à l'encontre des tziganes, des francs-maçons ou des handicapés mentaux. Les faits et les chiffres restent pour cela très difficiles à vérifier. Aujourd'hui, de nombreuses associations participent à ce travail de mémoire. 100 000 homosexuels ont été incarcérés ou déportés sous le régime nazi de 1933 à 1945 selon le United States Holocaust Memorial de Washington, et 10 à 15 000 d'entre eux ont péri dans les prisons et les camps. Certaines sources font même état de 50 000 morts en treize ans.

La reconnaissance des persécutions dont ont été victimes les groupes autres que les Juifs commence enfin : l'Organisation internationale des migrations (OIM), en Suisse, a été désignée en décembre 2000 pour mettre en œuvre un programme d'indemnisations destiné à ces victimes.

Une communauté qui sort de la clandestinité

Les événements de mai 1968 marquent un profond changement dans les mentalités françaises. La libération sexuelle bat son plein. Le Mouvement de libération de la femme (MLF) prend son essor et le radicalisme féministe inspire l'activisme gay. Les femmes du MLF font office de modèle pour le Front homosexuel d'action révolutionnaire (FHAR). On assiste aux premiers « coming out » (de l'expression américain « coming out of the closet », « sortir du placard ») : on n'hésite plus à révéler son homosexualité.

En 1971, Guy Hocquenghem, militant gauchiste de Vive la Révolution (VLR), propose de consacrer un numéro de Tout !, le journal de VLR, à la question homosexuelle. Le numéro paraît et vaut à Jean-Paul Sartre, son directeur de la publication, d'être inculpé pour outrage aux bonnes mœurs et pornographie.

Au sein du FHAR, les tendances s'organisent : on voit s'affirmer notamment le délirant groupe des Gazolines, une douzaine de travestis et transsexuels adeptes de la dérision et l'outrance. Des années FHAR, on retient l'émergence d'une communauté qui sort de la semi-clandestinité.

Les gay pride

Dans la nuit du 28 au 29 juin 1969, la police de New York fait une descente dans un bar gay, le Stonewall Inn sur Christopher Street, dans Greenwich Village, arguant d'une violation sur la loi sur les alcools. Les clients se rebellent et l'opération tourne à l'émeute. La légende veut que les homosexuels sur place étaient en train de pleurer la mort de Judy Garland, héroïne du Magicien d'Oz, film culte homosexuel : la chanson thème du Magicien d'Oz, Somewhere over the Rainbow, devient l'hymne des échauffourées qui vont durer deux jours et deux nuits.

C'est le souvenir de ces émeutes qui est célébré tous les ans lors de la Lesbian and Gay Pride fondée en juin 1970 à New York, un an après les faits (le premier défilé a eu lieu à Paris en 1977). En 1999, le trentième anniversaire de Stonewall a donné lieu à de nombreuses célébrations à travers le monde, centrées autour de la lutte pour la reconnaissance des droits des gays et des lesbiennes.

Du sida au PACS

Aux débuts des années 1980, le sida fait des ravages dans la communauté homosexuelle. Avec l'épidémie, le discours homophobe se renouvelle et se fait virulent au sein de l'extrême droite, de certaines franges des Eglises, ou encore d'associations pour la défense des valeurs traditionnelles. La communauté homosexuelle française se mobilise, prenant une nouvelle fois exemple sur les Etats-Unis qui ont très vite pratiqué la prévention, militant pour l'usage de préservatifs. Après Aides est fondée l'association Arcat Sida, ainsi que de nombreuses associations d'aide aux malades. Deux ans après la création d'Act Up à New York, Act Up Paris commence ses actions radicales en 1989.

Dans le même temps, la communauté homosexuelle milite pour obtenir des droits égaux à ceux des hétérosexuels, et en particulier pour un contrat social qui pourrait donner des droits aux conjoints homosexuels. L'épidémie de sida contribue à renforcer le souhait d'un tel contrat social pour protéger les homosexuels ayant perdu leurs conjoints. Esquissé dans le programme de François Mitterrand à la veille de l'élection présidentielle de 1981, le contrat d'union sociale (CUS) va mettre de nombreuses années à éclore (sous le nom de PACS).

Un projet de loi est soumis au Parlement le 9 octobre 1998 par le gouvernement socialiste de Lionel Jospin. Profitant de l'absence de nombreux députés socialistes, l'opposition vote une motion de rejet qui soulève l'indignation autant dans la majorité qu'auprès des associations homosexuelles ou de lutte contre le sida. Le projet de loi sera finalement voté le 13 octobre 1999. Le PACS (pacte civil de solidarité) est né. Il permet notamment à ceux qui l'ont signé (qu'ils soient homosexuels ou hétérosexuels) de pouvoir faire une déclaration fiscale commune trois ans après avoir conclu un PACS. Le texte institue en outre un régime spécial pour les droits de succession, dont le montant est réduit par rapport au droit commun, tout en restant supérieur à celui qui s'applique dans les successions entre personnes mariées.

Le PACS va susciter de nombreux débats dans le pays plutôt divisé sur la question. Le 31 janvier 1999, une manifestation anti-PACS rassemble 100 000 personnes. Des élus des partis de droite et d'extrême droite y côtoient des associations religieuses ou militant pour la défense de la « famille traditionnelle ».

28 000 couples ont conclu un PACS un an après l'application de la loi en novembre 1999. La part des unions homosexuelles n'est pas connue, en raison de la confidentialité voulue par la loi.

Les représentations

Des bas-reliefs de la Grèce antique aux photos provocatrices de Robert Mappelthorpe, des écrits de Gide aux films d'Almodóvar, les arts ont donné de nombreuses représentations de l'homosexualité, jusqu'à devenir au XXe siècle de véritables instruments de revendication.

Homosexualité et littérature

L'émergence d'une littérature homosexuelle est tardive. En effet, pendant plusieurs siècles, le thème de l'homosexualité n'est abordé que de manière allusive et détournée, et l'œuvre de Sade  sera la première, au XVIIIe siècle, à faire l'apologie de la sodomie comme une des formes privilégiées de transgression dans la Philosophie dans le boudoir. Ce n'est qu'à la fin du XIXe siècle, dans le Paris de la Belle Epoque où la morale se fait plus tolérante, que des écrivains peuvent s'affirmer homosexuels, comme Jean Lorrain, ou traiter des amours saphiques sous un jour ludique, comme Colette dans sa série des Claudine.

Cependant, beaucoup d'écrivains continuent de taire leurs préférences sexuelles, même si certains d'entre eux introduisent des personnages homosexuels dans leur œuvre, comme Marcel Proust dans À la recherche du temps perdu, ou encore Thomas Mann dans la Mort à Venise (1912). Plus tard, André Gide fera scandale avec Corydon (1911-1924), véritable apologie de l'homosexualité, tout comme Roger Peyrefitte, qui évoque immédiatement après la Seconde Guerre mondiale dans les Amitiés particulières les passions qui se nouent dans le cadre d'un collège de garçons.

Durant les années 1950, l'homosexualité ne se lit plus entre les lignes. L'un des meilleurs témoins en est Jean Genet, longtemps emprisonné pour vol, qui fait de son homosexualité revendiquée l'un des éléments de la transgression qu'il incarne. À la même évoque, le Japonais Mishima publie les Amours interdites (1951-1953), l'écrivain noir américain homosexuel James Baldwin connaît un grand succès avec la Chambre de Giovanni (1955), alors que Truman Capote avait fait scandale quelques années auparavant avec les Domaines hantés (1948). Patricia Highsmith utilise un pseudonyme (Claire Morgan) pour publier Carol (d'abord appelé The Price of Salt en 1952), un roman d'amour lesbien, l'un des premiers à se terminer par un « happy end ». Ce premier jalon est suivi notamment de Molly Mélo (Rubyfruit Jungle) de Rita Mae Brown, des polars de Sandra Scoppettone qui mettent en scène la détective Lauren Laurano, et des romans ambigus de la Britannique Jeanette Winterson (Les oranges ne sont pas les seuls fruits).

À partir des années 1970, on peut parler, avec Yves Navarre, Renaud Camus ou encore Dominique Fernandez, de l'émergence d'une véritable littérature homosexuelle en France, à laquelle l'épidémie du sida, dans la décennie suivante, donnera une nouvelle orientation : l'œuvre d'Hervé Guibert, qui témoigne de l'évolution de sa maladie, en est l'exemple le plus célèbre.

Le déshonneur d'Oscar Wilde

Le 30 novembre 1900, Oscar Wilde, atteint d'une méningite, meurt à Paris à l'âge de 46 ans. Adulé dans son pays quelques années auparavant, l'écrivain et dramaturge britannique a fini sa vie seul et déshonoré. Marié en 1884 et père de deux enfants, l'auteur du Portrait de Dorian Gray est tombé amoureux de l'impétueux Lord Alfred Douglas dit Bosie, dernier fils du marquis de Queensberry. Bosie fait découvrir à Oscar Wilde le milieu ouvrier londonien qu'il affectionne. Les deux hommes y rencontrent des amants de passage. Bosie se vante auprès de son père d'entretenir une relation avec l'écrivain le plus célèbre du moment. Accusé de « sodomite » (sic), Oscar Wilde, poussé par Bosie, porte plainte pour diffamation. L'homosexualité étant réprimée, la plainte se retourne contre lui, car de nombreux témoignages de prostitués confirment les allégations du marquis de Queensberry.

En mai 1895, Oscar Wilde est condamné à deux ans de travaux forcés, qu'il effectuera à la prison de Reading. Il y écrira De Profundis. À sa libération, en 1897, il se réfugie en France où il écrit la Ballade de la geôle de Reading. Le 30 décembre 2000, lors du centième anniversaire de sa mort, de nombreuses célébrations ont été organisées au Royaume-Uni. Le gouvernement britannique a préféré rester à l'écart.

Des symboles à la quête identitaire

Peu de recherches ont été effectuées sur l'art et l'homosexualité. Les premiers à s'intéresser au sujet furent les universitaires nord-américains. De Vancouver à New York, les Gay and Lesbian Studies permettent d'avoir un meilleur éclairage sur les représentations de l'homosexualité dans les arts.

Dès l'Antiquité, des scènes homosexuelles apparaissent dans les sculptures ou les fresques se résumant pour la plupart à des illustrations érotiques. Au Moyen Age, des sculptures de chapiteaux s'inspirant de la mythologie antique reproduisent parfois des scènes homosexuelles, comme l'enlèvement de Ganymède par Zeus.

L'homosexualité féminine est représentée également dans la peinture de la Renaissance (voir le Jupiter et Calixte de Rubens, où le fils de Saturne est métamorphosé en femme) comme dans celle du XXe siècle avec des œuvres d'Egon Schiele (Couple d'amantes, 1914) ou Tamara de Lempicka (les Deux Amies, 1923). L'homosexualité masculine, pour sa part, présente un aspect allusif dans les sculptures de la Renaissance, influencées par l'esthétique de la Grèce antique, qui glorifient les jeunes éphèbes (par exemple le David de Michel-Ange).

Après plusieurs siècles où la thématique homosexuelle n'était que suggérée, le plus souvent au travers de scènes mythologiques, ce n'est que dans la seconde moitié du XXe siècle que les artistes gays ont pu s'exprimer sans contrainte. Parmi eux, le peintre Keith Haring et Robert Mapplethorpe, connu pour ses photographies de nus masculins.

Le cinéma, entre morale et mode

Le premier à montrer un personnage explicitement lesbien au cinéma fut G. W. Pabst. Dans son Pandora Box (1929), Louise Brooks attire les hommes comme les femmes. L'actrice écrivit que Pabst l'avait sans doute choisie pour le rôle parce que des rumeurs de son lesbianisme étaient arrivées avec elle à Hollywood.

Le cinéma américain a longtemps utilisé les homosexuels pour en rire, ou représenté l'homosexualité comme un vice ou comme un mode de vie conduisant nécessairement à la mort (Children Hour avec Shirley McLaine). Puis il s'y est véritablement intéressé au travers du sida. Philadelphia de Jonathan Demme, en 1993, raconte l'histoire d'un avocat séropositif (Tom Hanks) qui lutte pour sa réintégration au sein de son cabinet.

Depuis quelques années, les majors, surfant sur l'air du temps, ont emboîté le pas au cinéma indépendant qui a toujours accordé une grande place aux minorités, et notamment aux homosexuels. Désormais, il est devenu fréquent que les grosses productions comportent un personnage gay, généralement le (ou la) meilleur(e) ami(e) d'un des héros (le Mariage de mon meilleur ami de P. J. Hogan). Une tendance également suivie à la télévision : quasiment toutes les séries à succès comme Urgences, Friends ou Sex and the City ont ou ont eu un personnage récurrent homosexuel, quand les héros n'appartiennent pas eux-mêmes à la communauté gay (Ellen ou Will and Grace).

En Europe, des films comme Mort à Venise de Luchino Visconti ou les œuvres de Pier Paolo Pasolini servent de référence dans les années 1960. Depuis le milieu des années 1980, les films de l'Espagnol Pedro Almodóvar sont des œuvres cultes pour la communauté gay et lesbienne. Le cinéma français continue pour sa part de traiter de l'homosexualité essentiellement sous la forme de la comédie, depuis la Cage aux folles jusqu'à Pédale douce de Gabriel Aghion, en passant par Gazon maudit de Josiane Balasko.

Pier Paolo Pasolini

Dès son premier film, Accatone, en 1961, Pier Paolo Pasolini va plus loin que le néo-réalisme italien et façonne un discours cru pour étayer sa réflexion sur le genre humain. De la sexualité, il fait l'un des thèmes de sa démonstration. Dans Théorème, en 1968, Terence Stamp pénètre dans un foyer et séduit le père, la mère, le garçon, la fille et la femme de chambre. Pour cette œuvre d'une rare violence psychologique, Pier Paolo Pasolini sera arrêté, jugé et finalement relaxé.

En 1975, quelques mois après avoir achevé Salo ou les 120 journée de Sodome tiré de l'œuvre du marquis de Sade, le cinéaste italien est retrouvé battu à mort sur une plage d'Ostie dans la banlieue de Rome. Selon les conclusions de la police, Pier Paolo Pasolini aurait été tué par un jeune prostitué à qui il faisait des avances, mais, 25 ans plus tard, les circonstances de sa mort demeurent mystérieuses.

La planète homosexuelle

Du mariage homosexuel aux Pays-Bas aux lois qui répriment l'homosexualité aux Etats-Unis, de la législation sud-africaine réprimant la discrimination aux insultes et aux menaces proférées par le chef de l'État au Zimbabwe, la planète réserve un sort contrasté aux homosexuels.

L'Europe en marche

L'Union européenne se soucie des droits des gays et des lesbiennes. À la suite d'un rapport de la députée écologiste allemande Claudia Roth, le Parlement européen a adopté, le 8 février 1994, une résolution visant à abolir les inégalités de traitement fondées sur l'orientation sexuelle. Le congrès de Nice, en décembre 2000, a également vu l'adoption par les États-membres d'une charte des droits prenant en compte les revendications des homosexuels (qui réclament les mêmes droits que les hétérosexuels, notamment en matière de mariage et de fiscalité).

Pour l'heure, il n'existe pas de législation européenne homogène concernant les droits des homosexuels. Ainsi, dans de nombreux pays européens, l'âge de consentement aux rapports sexuels (âge en deçà duquel il est considéré que les rapports sont illégaux, et donc passibles de sanctions) n'est pas le même pour les hétérosexuels et les homosexuels. Au Royaume-Uni, par exemple, l'âge de consentement a été pendant longtemps de 16 ans pour les hétérosexuels et de 21 pour les homosexuels. Il est passé à 18 ans pour ces derniers en 1994, puis a finalement été abaissé à 16 ans le 30 novembre 2000. Dans ce pays, cependant, la section 28 est toujours en vigueur : elle interdit aux administrations et notamment aux écoles de présenter l'homosexualité sous un jour positif ou comme un modèle familial acceptable.

Les Pays-Bas, pour leur part, ont autorisé le 19 décembre dernier le mariage entre homosexuels. Dans le même temps, le Parlement a admis l'adoption d'enfants par des couples de même sexe. Seule restriction : les enfants adoptés seront Néerlandais, afin de ne pas prendre le risque que les adoptions par des ressortissants néerlandais d'enfants étrangers ne soient bloquées par leur pays d'origine. Avec ces nouvelles lois qui entreront en vigueur dès le printemps 2001, les Pays-Bas deviennent le premier pays du monde à offrir les mêmes droits aux hétérosexuels et aux homosexuels. Le pays est « talonné » de près par la Suède qui dispose d'un médiateur chargé des questions homosexuelles, Hans Ytterberg, qui s'apprête à proposer la même loi sans restriction internationale.

Ces deux pays, considérés comme précurseurs, sont en tête d'un peloton ouvert aux revendications des homosexuels depuis vingt ans. Parmi celui-ci, on trouve des pays du Nord (la Finlande, la Norvège, le Danemark, l'Islande) ou encore la France, ainsi que la province espagnole de Catalogne, qui ont adopté des formules de contrats d'union civile.

Malgré ses contrastes, l'Europe ne souffre pas, dans cette question, d'une réelle division Nord-Sud. Si le Portugal a vécu sa première Lesbian and Gay Pride à Lisbonne en juin (500 personnes), l'Italie, en revanche, a accueilli en 1999 à Rome (malgré les protestations de l'Église catholique) la World Pride, qui a rassemblé un million de personnes.

L'exemple sud africain

En 1994, l'Afrique du Sud est devenue le premier pays au monde à inclure la protection des homosexuels dans sa toute nouvelle Constitution. Le président Nelson Mandela entendait ainsi remercier la communauté homosexuelle d'avoir participé à la lutte contre l'apartheid. Aujourd'hui, les couples homosexuels peuvent bénéficier d'une couverture sociale unique, aucune discrimination n'est autorisée dans l'armée, les partenaires étrangers de citoyens sud-africains peuvent résider de façon permanente en Afrique du Sud. Les gays et les lesbiennes persécutés dans leurs pays d'origine ont droit à l'asile politique. Un homosexuel séropositif a été nommé juge auprès de la Cour d'appel d'Afrique du Sud et une lesbienne notoire est juge à la haute cour de Pretoria. Cependant, dans la vie quotidienne, les discriminations restent vives, surtout dans les townships et les zones rurales.

Pays frontalier de l'Afrique du Sud, le Zimbabwe pratique l'oppression détat. À l'inverse de son voisin, il ne protège pas du tout les homosexuels et son président, Robert Mugabe, multiplie verbalement les attaques homophobes.

Le paradoxe américain

Pionniers en matière de visibilité et de liberté d'expression, les Etats-Unis sont aussi un pays où subsiste un puritanisme pur et dur. Parce que les Etats-Unis sont une fédération, chaque Etat légifère à sa convenance sur les questions liées à l'homosexualité. Ainsi se côtoient Etats répressifs et Etats « libres », comme les appelle la National Gay and Lesbian Task Force (NGLTF). Cette association considère comme libres les Etats qui n'ont pas de sodomy law (loi concernant la sodomie), ainsi que ceux qui ont une sodomie law que la Cour a jugée anti-constitutionnelle et inapplicable. Ils sont au nombre de 32. Il existe donc 18 Etats dans lesquels la loi interdit la sodomie, que ce soit entre personnes de sexe différent (13 Etats) ou uniquement entre personnes de même sexe (5 Etats). Dans les textes, le terme « sodomie » inclut souvent les rapports bucco-génitaux. Les peines encourues par les contrevenants vont de trente jours d'emprisonnement à la détention à perpétuité.

Si la plupart des Etats n'appliquent pas ces lois, leur simple existence constitue une menace pour les gays et les lesbiennes et perpétuent l'idée qu'ils sont des « humains de seconde zone ». Les militants gays américains demandent par ailleurs que soit appliquée la loi sur les crimes de haine pour les meurtres commis sur des homosexuels (et motivés uniquement par leur préférence sexuelle), ce qui permettrait notamment au FBI (bureau fédéral d'enquêtes) d'intervenir, puisque les meurtres motivés par la haine seraient considérés comme des crimes au niveau national et non plus de chaque Etat. Le président Bill Clinton a proposé la loi à plusieurs reprises au Congrès, qui l'a à chaque fois rejetée.